Bien entendu, il n'épargnerait pas les efforts pour que son œuvre puisse séduire par ses attraits artistiques, mais il aurait surtout en vue sa propre personne et non pas une autre : il est temps que vous cessiez de vous prendre pour des créatures supérieures susceptibles d'instruire, éclairer, guider, élever ou améliorer qui que ce soit. Qui vous rend certains de cette supériorité ? Où est-il écrit que vous apparteniez déjà aux hautes sphères ? Qui vous a constitués en aristocratie ? Qui vous a donné des lettres de créance auprès de la Maturité ?
L'écrivain auquel je pense ne se mettra pas à écrire, lui, parce qu'il se considère comme mûri, mais au contraire parce qu'il connaît son immaturité, sachant bien qu'il n'a pas triomphé de la forme et qu'il est celui qui monte mais n'est pas arrivé au sommet, celui qui veut se réaliser mais n'a pas encore atteint la réalisation. Et s'il lui arrive d'écrire une œuvre déraisonnable et imparfaite, il dira :
— Excellent ! J'ai écrit des sottises, mais je n'avais signé aucun engagement de produire uniquement des ouvrages sages et parfaits. J'ai pu exprimer ma sottise et je m'en réjouis parce que la critique et l'aversion que j'ai suscitées agissent sur moi, me façonnent, me recréent en quelque sorte, et me voici naissant à nouveau.
Comme on le voit, le créateur à la saine philosophie est si bien affermi en lui-même que la sottise et l'immaturité ne sauraient l'effrayer ni lui nuire : il peut s'exprimer le front haut et manifester sa désinvolture, tandis que vous, vous n'êtes déjà presque plus capables de vous extérioriser parce que la peur vous étouffe. »
Wiltold Gombrowicz, Ferdydurke, 1937.