« Il est certain que l'art repose sur le perfectionnement de la forme. Mais vous – c'est ici votre seconde erreur cardinale – vous croyez qu'il consiste à créer des œuvres parfaites sur le plan formel ; ce processus universel et infini de la création de la forme, vous le réduisez à la production de poèmes ou de symphonies ; et vous n'avez même pas été capables de jamais sentir et expliquer à autrui le rôle énorme que la forme joue dans notre vie. Même en psychologie vous n'avez pas pu lui assigner là place qui lui revenait. Vous continuez à imaginer que notre conduite est régie par des sentiments, des instincts, des idées, et vous tendez à considérer la forme comme un ajout superficiel et un simple ornement. Quand une veuve qui suit la dépouille de son mari éclate en sanglots, vous pensez qu'elle sanglote parce qu'elle a subi une perte cruelle. Quand un vague ingénieur, avocat ou médecin assassine sa femme, ses enfants ou son ami, vous estimez qu'il s'est laissé emporter par ses instincts sanguinaires. Et quand un homme politique parle sottement, vous concluez qu'il est sot puisqu'il profère les pires sottises. Mais dans la Réalité voici ce qu'il en est : l'être humain ne s'exprime pas d'une façon directe et conforme à sa nature, il passe toujours à travers une forme définie. Cette forme, ce style, cette manière d'être ne viennent pas seulement de lui-même, mais lui sont aussi imposés de l'extérieur – et voilà pourquoi le même individu peut s'extérioriser sagement ou au contraire sottement, sanguinairement ou angéliquement, avec ou sans maturité, en fonction du style qui lui échoit et de sa dépendance à l'égard d'autrui. Si les vers et les insectes sont toute la journée à la poursuite de nourriture, nous passons notre temps, nous, à la poursuite de la forme, nous nous battons avec d'autres hommes pour un style et un genre de vie ; que nous allions en tram, conduisions notre voiture, nous amusions, nous reposions ou fassions des affaires, toujours et en toute circonstance nous cherchons la forme, nous jouissons ou souffrons par elle, nous nous plions à elle ou nous la violons et la brisons, ou nous la laissons nous recréer, amen.
Ô puissance de la Forme ! Par elle meurent les nations. Elle provoque des guerres. Elle fait surgir en nous quelque chose qui ne vient pas de nous. Si vous l'ignorez, vous ne pourrez jamais expliquer la sottise, le mal, le meurtre. C'est elle qui commande nos plus infimes réactions. C'est elle qui se trouve à la base de la vie collective. Mais pour vous Forme et Style restent des concepts purement esthétiques, pour vous le style n'existe que sur le papier, c'est celui de vos récits. Messieurs, qui donnera une tape sur le cucul que vous osez présenter aux gens quand vous vous agenouillez devant l'autel de l'art ? Pour vous, la forme n'est pas quelque chose de vivant et d'humain, de pratique, si je puis dire, de quotidien, mais une sorte d'attribut fastueux. En vous penchant sur votre feuille de papier, vous oubliez votre propre personne et au lieu de chercher à perfectionner votre style personnel et vivant, vous vous livrez dans le vide à des stylisations abstraites. Au lieu de vous servir de l'art, vous le servez et, doux comme des moutons, vous le laissez entraver votre évolution et vous enfoncer dans un enfer indolent.
Voyez maintenant combien serait différente l'attitude d'un homme qui, plutôt que de se gaver de toutes les phraséologies intellectuelles, embrasserait l'univers d'un regard neuf en discernant l'importance capitale de la forme dans notre vie. S'il prenait la plume, ce ne serait plus pour devenir un Artiste, mais par exemple pour mieux exprimer sa personnalité et la faire comprendre à autrui ; ou bien pour mieux mettre en ordre sa vie intérieure et aussi, peut-être, pour approfondir, affiner ses rapports avec les autres gens, compte tenu de l'influence énorme exercée par les autres esprits sur le nôtre ; ou bien pour tenter de se créer le monde qu'il désire et qui lui est indispensable.