« J’ai toujours eu besoin d’être seul, il me faut de grandes plages de solitude et quand je ne peux pas en disposer, comme c’est le cas depuis cinq ans, ma frustration peut se transformer en panique ou en agressivité. Et quand ce qui me motive depuis que je suis adulte, à savoir l’ambition d’écrire un jour une œuvre unique, est menacé, je ne pense qu’à une seule chose, et cette pensée me ronge de l’intérieur comme un rat : il faut que je me sauve, le temps passe, s’échappe comme le sable s’écoule entre mes doigts pendant que moi, qu’est-ce que je fais ? Je lave le sol, lave le linge, prépare le dîner, fais la vaisselle, fais les courses, joue avec les enfants au parc, les déshabille, les baigne, m’occupe d’eux jusqu’à ce qu’ils aillent au lit, les couche, étends le linge, le plie, le range dans l’armoire, range, lave tables, chaises et placards. C’est un véritable combat qui, sans être héroïque, est absolument inégal car, j’ai beau faire tous les travaux domestiques possibles, l’appartement n’en déborde pas moins de saleté et de désordre et nos enfants, dont on s’occupe sans cesse, sont les plus indociles que j’aie jamais vus. Par périodes, c’est une maison de fous ici. Peut-être est-ce parce que nous n’avons jamais su trouver le bon équilibre entre proximité et distance, équilibre d’autant plus important quand les tempéraments sont marqués. Et chez nous, on peut dire qu’ils le sont. Lorsque Vanja avait huit mois environ, elle a commencé à avoir des trop-pleins d’émotions et parfois même des crises qui la coupaient de son environnement pour un temps, elle ne faisait que crier sans pouvoir s’arrêter. La seule chose à faire, c’était de la prendre dans nos bras jusqu’à ce que ça passe. Il est difficile de dire à quoi c’était dû mais cela survenait souvent quand elle avait vécu des choses inhabituelles, comme quand nous allions à la campagne rendre visite à sa grand-mère, quand elle était restée longtemps avec d’autres enfants ou quand nous avions passé la journée en ville. Hors d’elle et inconsolable, elle hurlait de toutes ses forces. Sensibilité et entêtement ne font pas bon ménage. La situation ne s’arrangea guère à la naissance d’Heidi. J’aimerais pouvoir dire que je réagis alors de façon raisonnable et mesurée mais ce ne fut malheureusement pas le cas car ces événements déclenchèrent en moi aussi de fortes émotions et de la colère qui allaient en s’amplifiant, et s’exprimaient même en public : quand Vanja se vautrait par terre dans un centre commercial de Stockholm, il pouvait m’arriver, hors de moi, de l’attraper sans ménagement et, en pleine rue, de la jeter sur mon épaule comme un sac de pommes de terre, pendant qu’elle me martelait de coups de pied et de coups de poing et qu’elle hurlait comme une possédée. Il m’arrivait aussi de répondre à ses hurlements en criant encore plus fort qu’elle, en la jetant dans son lit et en la maintenant fermement jusqu’à ce que ça passe. Elle ne mit pas longtemps à savoir exactement ce qui me rendait fou : une façon particulière de crier, non pas de pleurer ni de sangloter, ni même de hurler, mais de pousser un cri arbitraire, déterminé et agressif qui pouvait me faire perdre tout contrôle, allant jusqu’à lui crier dessus à mon tour ou secouer la pauvre petite jusqu’à ce que ses cris se transforment en pleurs, que son corps se décontracte et qu’elle se laisse enfin consoler. »
Karl Ove Knausgaard, Mon combat, Livre premier, 2012. Traduit du norvégien par Marie-Pierre Fiquet.