« Il ne peut pas y avoir de société qui ne soit pas quelque chose pour elle-même ; qui ne se représente pas comme étant quelque chose – ce qui est conséquence, partie et dimension de ce qu’elle doit se poser comme « quelque chose ».
Ce « quelque chose » n’est ni simple « attribut » ordinaire, ni « assimilation » à un objet quelconque, naturel ou autre. La société se pose comme étant quelque chose, un soi singulier et unique, nommé (repérable) mais par ailleurs « indéfinissable » (au sens physique ou logique) ; elle se pose, en fait, comme une substance surnaturelle, mais suffisamment repérée, détaillée, re-présentée par des « attributs » qui sont le monnayage des significations imaginaires qui tiennent la société – et cette société – ensemble. « Pour elle-même », la société n’est jamais une collection d’individus périssables et substituables vivant sur tel territoire, parlant telle langue, pratiquant « extérieurement » telles coutumes. Au contraire, ces individus « appartiennent » à cette société parce qu’ils participent à ses significations imaginaires sociales, à ses « normes », « valeurs », « mythes », « représentations », « projets », « traditions », etc., et parce qu’ils partagent (qu’ils le sachent ou non) la volonté d’être de cette société et de la faire être continuellement. Tout cela fait évidemment partie de l’institution de la société en général – et de la société dont, chaque fois, il s’agit. Les individus en sont les seuls porteurs « réels » ou « concrets », tels qu’ils ont été précisément façonnés, fabriqués par les institutions – c’est-à-dire par d’autres individus, eux-mêmes porteurs de ces institutions et des significations corrélatives. »
Cornelius Castoriadis, La Montée de l'insignifiance : Les carrefours du labyrinthe IV, 1996