« C’est donc dans la campagne qui environne Grasse que naissent les derniers parfums de notre vieille Europe. Le travail du paysan y est réglé sur une sorte de calendrier uniquement floral, où dominent, en mai et en juillet, deux adorables reines : la rose et le jasmin. Autour de ces deux souveraines de l’année, l’une couleur d’aurore, l’autre vêtue d’étoiles blanches, défilent, de janvier à décembre, les innombrables et promptes violettes, les tumultueuses jonquilles, les narcisses à l’œil émerveillé, les mimosas énormes, le réséda, l’œillet chargé de précieuses épices, le géranium impérieux, la fleur d’oranger tyranniquement virginale, la lavande, le genêt d’Espagne, la trop puissante tubéreuse et la cassie qui est une espèce d’acacia et porte une fleur pareille à une chenille orangée.
Il est d’abord assez déconcertant de voir les grands rustres épais et balourds, que la dure nécessité détourne partout ailleurs des sourires de la vie, prendre ainsi les fleurs au sérieux, manier soigneusement ces fragiles ornements de la terre, accomplir une besogne d’abeille ou de princesse et ployer sous le faix des violettes ou des jonquilles. Mais l’impression la plus frappante est celle de certains soirs ou de certains matins de la saison des roses ou du jasmin. On croirait que l’atmosphère de la terre vient de subitement changer, qu’elle a fait place à celle d’une planète infiniment heureuse, où le parfum n’est plus, comme ici-bas, fugitif, imprécis et précaire, mais stable, vaste, plein, permanent, généreux, normal, aliénable. »
Maurice Maeterlinck, Les Parfums, 1907