« Paradoxes et passions : la naissance du monde intérieur par surtension chronique
La haute civilisation n'est donc pas du tout, comme l'enseignait Oswald Spengler, que la résultante de la rencontre entre un paysage et l'âme d'un groupe – ou l'amalgame d'un climat et d'un trauma. Elle n'est cependant pas non plus simplement une « richesse de problèmes », pour citer la définition spirituelle que donne Egon Friedell de la « culture » au sens de l'éducation. Toute civilisation de haut niveau prend au contraire ses racines, par sa propriété robuste, dans un paradoxe devenu capable de faire tradition. Elle découle de la cruelle naïveté avec laquelle le paradoxe de base s'incarne à ses stades précoces. La naïveté des premières hautes civilisations est cruelle dans la mesure où elles imposent contre leurs adeptes leur exigence de rendre possible l'impossible. C'est seulement lorsque de tels paradoxes initiaux se sont déployés pour devenir des problèmes qu'elles peuvent être appréciées comme des richesses et collectées comme des objets d'éducation. Dans leurs états premiers, les paradoxes ne sont pas vécus comme des trésors, mais subis comme des passions.
Exprimons en quoi consiste le paradoxe de base de toute haute civilisation : il découle de son orientation vers les excès hyperboliques ou acrobatiques, que l'on considère en supposant qu'ils se prêtent à l'imitation et à la normalisation. Dans la mesure où les hautes civilisations élèvent les prestations exceptionnelles au rang de conventions, elles produisent une tension pathogène, une sorte de mal de l'altitude chronique auxquels les participants au jeu paradoxal, pourvu qu'ils aient une intelligence suffisante, ne peuvent plus répondre qu'en constituant un espace interne d'esquive et de simulation, et donc une « âme », un ba, une psyché, un atman, ou en terme plus généraux un monde intérieur irrité fonctionnant sur le mode de la réflexivité permanente.
L'âme émerge sous les traits de l'instance dans laquelle l'impossible doit être représenté comme une possibilité dont il faut constamment tenir compte. L' « âme », au sens d'un organe intramondial ou cosmique destiné à dédoubler l'Étant dans son ensemble, n'a rien d'une instance supratemporelle dans laquelle se serait manifesté l'être-pour-soi des hommes de tous les temps et de tous les peuples. Elle naît seulement en temps que symptôme d'une surexcitation par un paradoxe inéluctable – par une exigence que l'on ne peut ni satisfaire ni ignorer. « L'intérieur humain » cesse alors de n'être qu'un espace de transit pour des affects « bouillonnants », comme on le reconnaît encore clairement dans la vision homérique du thymos ; ce n'est plus seulement non plus la salle de réception destinée aux visites des démons, des rêves et des idées. Cet intérieur ressemble plutôt à une inflammation chronique de la perception de soi, provoquée par une demande excessive : celle de voir le désir des individus s'orienter vers des exemples qu'il est impossible d'imiter. L'inflammation paradoxale et le pour-soi stabilisé sont des dimensions qui ont le même âge. À l'inverse, l'éthique de la haute civilisation ne présente d'attrait que dans la mesure où elle apprend à faire sa propre réclame avec les fascinations les plus élevées, le merveilleux physique et moral. Le merveilleux est le sourire de l'impossible.
Seule la transformation de l'incroyable en exemplaire peut permettre la stabilisation du climat de travail de la haute civilisation. Lorsque celle-ci s'adresse aux siens, ce n'est jamais sans oublier la référence au parfait qui, du fait même qu'ils ont accompli quelque chose de non imitable, peuvent être recommandés pour l'imitation. Dès que l'akro bainein, l'avancée captivante sur la corde au-dessus de l'abîme, passe du champ physique au champ moral, le paradoxe entre en jeu : les tensions verticales de l'espèce la plus exubérante naissent par élévation de l'inimitable au rang de l'exemplaire. »
Peter Sloterdijk, Tu dois changer ta vie, 2011. Traduit de l'allemand par Olivier Mannoni.