« On pourrait accorder sans trop d’hésitations deux superlatifs à Mikhaïl Bakhtine, en affirmant qu’il est le plus important penseur soviétique dans le domaine des sciences humaines, et le plus grand théoricien de la littérature au XXe siècle. Il y a en fait, entre ces deux superlatifs, une certaine solidarité : non qu’on doive être soviétique pour exceller dans le domaine de la théorie littéraire (quoique la tradition russe soit probablement plus riche que celle de n’importe quel autre pays) ; mais parce qu’un véritable théoricien de la littérature doit nécessairement réfléchir à autre chose encore que la littérature : sa spécialité, si l’on peut dire, est de ne pas en avoir. Réciproquement (qui sait ?), l’intérêt pour la littérature est peut-être indispensable au spécialiste des sciences humaines.
Or tel est bien le cas de Bakhtine. Théoricien du texte avant tout (dans un sens non restrictif, c’est-à-dire bien plus large que celui de « littérature »), il s’est vu obligé, pour mieux étayer sa recherche, à de longues incursions dans les domaines psychologique et sociologique ; il en est revenu avec une vision unitaire du champ entier des sciences humaines, fondée sur l’identité de leur matière : les textes, et de leur méthode : l’interprétation, ou, dirait-il plutôt, la compréhension répondante.
C’est aux sciences du langage que Bakhtine apporte une attention toute particulière. Il trouve dans ce domaine, au début des années vingt, deux positions extrêmes. Il s’agit, d’une part, de la critique stylistique, qui ne se soucie que de l’expression de l’individu ; d’autre part, de la linguistique structurale naissante (Saussure), qui ne retient, dans le langage, que la langue, la forme grammaticale abstraite. C’est pourtant entre les deux que se situe l’objet privilégié de Bakhtine : à savoir, l’énoncé humain, comme produit de l’interaction entre la langue et le contexte d’énonciation — contexte qui appartient à l’histoire. Contrairement à ce que pensent les linguistes et les stylisticiens, l’énoncé n’est pas individuel, infiniment variable et donc impropre à la connaissance ; il peut et doit devenir l’objet d’une nouvelle science du langage, à laquelle Bakhtine donnera le nom de translinguistique. Ainsi parviendra-t-il à dépasser la dichotomie stérilisante de la forme et du contenu, pour inaugurer l’analyse formelle des idéologies. »
Tzvetan Todorov, Mikhaïl Bakhtine, le principe dialogique, 1981.