« Le vaisseau traversait une crise – nous n’avions pas fait d’escale pendant toutes ces années et nous n’avions pas de mission unifiée. Nous voyagions presque au hasard à travers la galaxie, et nous le faisions depuis des décennies, voire des siècles. Il n’y avait aucun consensus sur notre but, notre objectif. Il en avait toujours été ainsi, du moins au cours de mon existence, mais nous n’avions jamais passé autant d’années sans au moins nous poser quelque part. Ce climat d’incertitude et d’insatisfaction profonde s’était répandu à travers tout le vaisseau au cours des derniers mois, et il s’intensifiait maintenant que nous approchions de notre nouvelle destination.
Certains avaient suggéré que nous retournions là où le voyage avait débuté. Mais de quel début s’agissait-il ? Le dernier endroit où nous avions effectivement pu fouler le sol d’une planète ? Il nous était impossible d’y retourner. La planète précédente où nous nous étions posés ? Pratiquement la même chose là-bas. Il y avait toujours eu une bonne raison de quitter les planètes et de poursuivre notre voyage.
Pourquoi ne pas retourner à notre lieu d’origine, alors ? Notre véritable lieu d’origine, c’était le vaisseau. Nous étions presque tous nés à bord de l’Argonos, et c’est à bord du vaisseau que nous mourrions pour la plupart, avant que nos corps ne soient éjectés dans les sombres confins glacés de l’espace. Personne ne savait où le vaisseau avait été construit, ou lancé pour la première fois, même s’il y avait beaucoup d’hypothèses à ce sujet. Bon nombre d’entre nous suggéraient que c’était la Terre, le berceau légendaire de l’humanité. C’était, pour moi, l’hypothèse la plus plausible. Mais retourner sur Terre n’était pas envisageable non plus. Cela avait déjà été tenté, des années avant ma naissance. Tout ce qu’on avait trouvé c’était un monde abandonné, empoisonné et radioactif, recouvert de ruines.
D’un autre côté, l’évêque affirmait que le vaisseau avait toujours existé – un « mystère » qui formait une large part de ses sermons évangéliques, une large part de ses fondements théologiques. Une large part de ses inepties. »
Richard Paul Russo, La Nef des fous, 2006.